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Archive pour la catégorie « poésies »

Rainer Maria RILKE

( poésies )

Portrait intérieur

Ce ne sont pas des souvenirs
qui, en moi, t’entretiennent ;
tu n’es pas non plus mienne
par la force d’un beau désir.

Ce qui te rend présente,
c’est le détour ardent
qu’une tendresse lente
décrit dans mon propre sang.

Je suis sans besoin
de te voir apparaître ;
il m’a suffi de naître
pour te perdre un peu moins.



Gérard de NERVAL

( poésies )

Une femme est l’amour, la gloire et l’espérance ;
Aux enfants qu’elle guide, à l’homme consolé,
Elle élève le coeur et calme la souffrance,
Comme un esprit des cieux sur la terre exilé.

Courbé par le travail ou par la destinée,
L’homme à sa voix s’élève et son front s’éclaircit ;
Toujours impatient dans sa course bornée,
Un sourire le dompte et son coeur s’adoucit.

Dans ce siècle de fer la gloire est incertaine :
Bien longtemps à l’attendre il faut se résigner.
Mais qui n’aimerait pas, dans sa grâce sereine,
La beauté qui la donne ou qui la fait gagner ?



Paul VERLAINE

( poésies )

Vous êtes calme, vous voulez un voeu discret,
Des secrets à mi-voix dans l’ombre et le silence,
Le coeur qui se répand plutôt qu’il ne s’élance,
Et ces timides, moins transis qu’il ne paraît.

Vous accueillez d’un geste exquis telles pensées
Qui ne marchent qu’en ordre et font le moins de bruit.
Votre main, toujours prête à la chute du fruit,
Patiente avec l’arbre et s’abstient de poussées.

Et si l’immense amour de vos commandements
Embrasse et presse tout en sa sollicitude,
Vos conseils vont dicter aux meilleurs et l’étude
Et le travail des plus humbles recueillements.

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Charles CROS

( poésies )

Mes souvenirs sont si nombreux
Que ma raison n’y peut suffire.
Pourtant je ne vis que par eux,
Eux seuls me font pleurer et rire.
Le présent est sanglant et noir ;
Dans l’avenir qu’ai-je à poursuivre ?
Calme frais des tombeaux, le soir !…
Je me suis trop hâté de vivre.

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Baudelaire, Elévation

( poésies )

Au-dessus des étangs, au-dessus des vallées,
Des montagnes, des bois, des nuages, des mers,
Par-delà le soleil, par-delà les éthers,
Par-delà les confins des sphères étoilées,

Mon esprit, tu te meus avec agilité,
Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l’onde, 
Tu sillonnes gaiement l’immensité profonde 
Avec une indicible et mâle volupté.

Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides;
Va te purifier dans l’air supérieur,
Et bois, comme une pure et divine liqueur,
Le feu clair qui remplit les espaces limpides.

Derrière les ennuis et les vastes chagrins 
Qui chargent de leur poids l’existence brumeuse,
Heureux celui qui peut d’une aile vigoureuse 
S’élancer vers les champs lumineux et sereins;

Celui dont les pensers, comme des alouettes, 
Vers les cieux le matin prennent un libre essor,
- Qui plane sur la vie, et comprend sans effort 
Le langage des fleurs et des choses muettes!



Honoré Harmand

( poésies )

« Je voulais les frissons du suprême bonheur
Le Destin me donna comme consolateur
La Plainte qui fait mal
Il me faut l’embrasser comme une douce amante
Il me faut retenir sur ma lèvre brûlante
Son murmure fatal.  »

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Aragon

( poésies )

« Sauras-tu jamais ce qui me traverse
Ce qui me bouleverse et qui m’envahit
Sauras-tu jamais ce qui me transperce
Ce que j’ai trahi quand j’ai tresailli
« 

(suite…)



Paul Fort

( poésies )

Cloche d’aube 

    

Ce petit air de cloche, errant dans le matin,   

   a rajeuni mon coeur à la pointe du jour.   

Ce petit air de cloche, au coeur frais du matin,   

   léger, proche et lointain, a changé mon destin.   

Quoi! vais-je après cette heure survivre à mon bonheur,   

   ô petit air de cloche qui rajeunis mon coeur?   

Si lointain, monotone et perdu, si perdu, petit air,   

   petit air au coeur frais de la nue,   

tu t'en vas, reviens, sonnes: errant comme l'amour,   

   tu trembles sur mon coeur à la pointe du jour.   

Quoi! la vie pourrait être monotone et champêtre   

   et douce et comme est, proche, ce petit air de cloche?   

Douce et simple et lointaine aussi, comme est lointain   

   ce petit air qui tremble au coeur frais du matin?




Jean Pierre Siméon

( poésies )

La nuit qui vient

Un peu douce un peu froide

Pose sur les toits

Sa guirlande de pluie

On entend

La chouette émerveillée

Frotter ses ailes au silence

Sur ses pattes de laine

Un chat franchit

Les limites de l’ombre

L’homme

Jette un drap blanc

Sur sa fatigue



Pâle étoile du soir

( poésies )

Pâle étoile du soir, messagère lointaine,
Dont le front sort brillant des voiles du couchant,
De ton palais d’azur, au sein du firmament,
Que regardes-tu dans la plaine? 

La tempête s’éloigne et les vents sont calmés.
La forêt, qui frémit, pleure sur la bruyère;
Le phalène doré, dans sa course légère,
Traverse les prés embaumés. 

Que cherches-tu sur la terre endormie?
Mais déjà, vers les monts, je te vois t’abaisser;
Tu fuis, en souriant, mélancolique amie,
Et ton tremblant regard est près de s’effacer. 

Étoile qui descends vers la verte colline,
Triste larme d’argent du manteau de la Nuit,
Toi que regarde au loin le pâtre qui chemine,
Tandis que pas à pas son long troupeau le suit, 

Étoile, où t’en vas-tu, dans cette nuit immense?
Cherches-tu, sur la rive, un lit dans les roseaux?
Ou t’en vas-tu, si belle  à l’heure du silence,
Tomber comme une perle au sein profond des eaux? 

Ah! si tu dois mourir, bel astre, et si ta tête
Va dans la vaste mer plonger ses blonds cheveux,
Avant de nous quitter, un seul instant arrête; —
Étoile de l’amour, ne descends pas des cieux! 



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