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Archive pour la catégorie « poésies »

Paul Eluard « Pour vivre ici »

( poésies )

Je fis un feu, l’azur m’ayant abandonné,
Un feu pour être son ami,
Un feu pour m’introduire dans la nuit d’hiver,
Un feu pour vivre mieux.

Je lui donnai ce que le jour m’avait donné :
Les forêts, les buissons, les champs de blé, les vignes,
Les nids et leurs oiseaux, les maisons et leurs clés,
Les insectes, les fleurs, les fourrures, les fêtes.

Je vécus au seul bruit des flammes crépitantes,
Au seul parfum de leur chaleur ;
J’étais comme un bateau coulant dans l’eau fermée,
Comme un mort je n’avais qu’un unique élément.



La Poésie lyrique de Théodore de Banville

( poésies )

     Près du clair Ilissos au rivage fleuri
      L’indomptable Thésée a vaincu les guerrières.
      Mourantes, leurs chevaux les traînent dans les pierres:
      Pas un de ces beaux corps qui ne râle meurtri.

      Le silence est affreux, et parfois un grand cri
      L’interrompt. Sous l’effort des lances meurtrières,
      On voit des yeux, éteints déjà, sous les paupières
      S’entr’ouvrir. Tout ce peuple adorable a péri.

      Antiope blessée, haletante, épuisée,
      Combat encor. Le sang, ainsi qu’une rosée,
      Coule de ses cheveux et tombe sur son flanc.

      Sa poitrine superbe et fière en est trempée,
      Et sa main, teinte aussi dans la pourpre du sang,
      Agite le tronçon farouche d’une épée.



Paul Verlaine

( poésies )

Ayant poussé la porte étroite qui chancelle,
Je me suis promené dans le petit jardin
Qu’éclairait doucement le soleil du matin,
Pailletant chaque fleur d’une humide étincelle.

Rien n’a changé. J’ai tout revu : l’humble tonnelle
De vigne folle avec les chaises de rotin…
Le jet d’eau fait toujours son murmure argentin
Et le vieux tremble sa plainte sempiternelle.

Les roses comme avant palpitent; comme avant,
Les grands lys orgueilleux se balancent au vent,
Chaque alouette qui va et vient m’est connue.

Même j’ai retrouvé debout la Velléda,
Dont le plâtre s’écaille au bout de l’avenue,
- Grêle, parmi l’odeur fade du réséda.



Ossip Mandelstam

( poésies )

Je ne me souviens plus du mot que je voulais dire
L’hirondelle aveugle regagne le versant d’ombre
Les ailes resserrées, jouer avec ses compagnes de lumière.
S’élève le chant de la nuit. Le souvenir absent.

Nul oiseau. Nulle floraison sur les fleurs desséchées.
Crinières luisantes des chevaux de la nuit.
Un bateau vide dérive sur la rivière nue.
Egaré parmi les sauterelles le mot attend.

(suite…)



Heine

( poésies )

Près de la mer, la mer nocturne et déserte,
Un jeune homme est debout,

Le coeur plein de chagrin, l’esprit plein de doute;
Sombre et triste, il interroge les flots:

«Oh! expliquez-moi l’énigme de la vie,
L’antique et douloureuse énigme,
Sur laquelle tant d’hommes se sont penchés:
Savants à calottes hiéroglyphiques,
Magiciens en turban et barrettes noires,
Têtes coiffées de perruques et mille autres
Pauvres fronts humains baignés de sueur.
Dites-moi, la vie humaine a-t-elle un sens?
D’où vient l’homme? Où va-t-il?
Qui habite là-haut dans les étoiles d’or?»

Les flots murmurent leur éternelle chanson,
Le vent souffle, et les nuages s’enfuient,
Les étoiles scintillent, indifférentes et froides,
Et un fou attend une réponse



Alfred de Musset

( poésies )

Je suis perdu, vois-tu,
je suis noyé,
inondé d’amour;
je ne sais plus si je vis,
si je mange,
si je respire,
si je parle;
je sais que je t’aime.



Honoré Harmand

( poésies )

Eh quoi toujours bercé par les flots du malheur
Mon esquif ira-t-il emportant ma douleur
Vers le même horizon
Et n’aurai-je ici-bas pour consoler mes larmes
Que ma philosophie et de sombres alarmes
Pour guider ma raison.

(suite…)



PAUL ELUARD

( poésies )

On ne peut me connaître

On ne peut me connaître
Mieux que tu me connais

Tes yeux dans lesquels nous dormons
Tous les deux
Ont fait à mes lumières d’homme
Un sort meilleur qu’aux nuits du monde
Tes yeux dans lesquels je voyage
Ont donné aux gestes des routes
Un sens détaché de la terre

Dans tes yeux ceux qui nous révèlent
Notre solitude infinie
Ne sont plus ce qu’ ils croyaient être

On ne peut te connaître
Mieux que je te connais.

(Les Yeux Fertiles)



Anna de NOAILLES

( poésies )

Il n’est pas un instant où près de toi couchée
Dans la tombe ouverte d’un lit,
Je n’évoque le jour où ton âme arrachée
Livrera ton corps à l’oubli. [...]

Quand ma main sur ton coeur pieusement écoute
S’apaiser le feu du combat,
Et que ton sang reprend paisiblement sa route,
Et que tu respires plus bas,

Quand, lassés de l’immense et mouvante folie
Qui rend les esprits dévorants,
Nous gisons, rapprochés par la langueur qui lie
Le veilleur las et le mourant,

Je songe qu’il serait juste, propice et tendre
D’expirer dans ce calme instant
Où, soi-même, on ne peut rien sentir, rien entendre
Que la paix de son coeur content.

Ainsi l’on nous mettrait ensemble dans la terre,
Où, seule, j’eus si peur d’aller ;
La tombe me serait un moins sombre mystère
Que vivre seule et t’appeler.

Et je me réjouirais d’être un repas funèbre
Et d’héberger la mort qui se nourrit de nous,
Si je sentais encor, dans ce lit des ténèbres,
L’emmêlement de nos genoux…



Anna de NOAILLES

( poésies )

Vous êtes mort un soir

Vous êtes mort un soir à l’heure où le jour cesse.
Ce fut soudain. La douce et terrible paresse
En vous envahissant ne vous a pas vaincu.
Rien ne vous a prédit la torpeur et la tombe.
Vous eûtes le sommeil. Moi, je peine et je tombe,
Et la plus morte mort est d’avoir survécu.



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